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4.10.24

Feuilles d'octobre

 


1.

Bleu jardin


bleu jardin 

c'est la nuit serrée contre le froid

planté dans un croissant de passage


bleu jardin

d'un jour qui sait

s'abandonner au fond de tout


bleu jardin

ce premier donné dans un geste sourd

et croît au bout d'une main mystérieuse


bleu jardin

cette seconde nature 

qui se fait saisir

devant une courte lune


Bleu jardin

ou les autres 

debout, étendus ou encore pliés

de travailleurs corvéables

Venus du chaud

l’œil cloué dans la récolte


bleu jardin

chargé d'amandes gonflées

à travers des vols incessants

et journaliers

 

bleu jardin

est un autre encore

inconnu et invisible

il court au ras le sol

dans une terre refroidie


 

bleu jardin

qui brille à l'ombre

qui enfonce sa force

devant la montée du ciel enflammé

 

bleu jardin

quand je tire les rideaux

et laisse pénétrer l'aube

avec son large soleil



Alors,

ce bleu jardin se lève

au coup de la seconde

chargé des odeurs du midi


Ô  jardin anonyme

 

 

2.

Chez les Géranium

demain ce n’est pas lundi

c’est l'hiver



3.

Richelieu


Toi mon Richelieu

doux compagnon estival

qui coule rafraîchissant

ou encore solide

étendue glacée

qui s’offre généreux

au jeu de l’enfant


vrai et puissant

de ses eaux fraîches et limoneuses

tu es cette descente

qui s’étire et parcourt

les territoires lointains


Grandeur et paix

rivière bordée d’un infini rivage

qu’accompagnent des frênes frères


tu m’entends te raconter

nos souvenirs complices

le chant des batraciens

langage de deux vies


Vallée d'étoiles ou vagues aux soleil

Lieu riche d’espaces sinueux

d’exploits et de repos

 

cours d’eau distendu

creusé par toutes ses forces

Brutes et tranquilles

 

Richelieu 

tu resteras toujours

ce phare scintillant

de ma jeunesse

 

 

4.

Rock Bay Bee  See

Victoria frontale

forgée trempée couronnée

reine d’un carnaval

sous une flamme océanique

pont interdit aux papillons

où passent le jour de lourdes matières

de là-bas nous atterri

Parachute givré

boules multicolores

glaciers d’arômes

purement fraîches

Non lointain

une fabrique à béton urbaine

je m’approche

saisir ces gros bleuets sucrés poussiéreux

devant une cimenterie

derrière

voitures comprimées 

sur une barge en direction inconnue

usines lourdes et brasseries d’or

se voisinent dans ce Rock Bay

aux eaux dures et opaques

dans un lent va-et-vient industriel

Toujours Rock Bay

d’hier à maintenant

une zone à rêver

territoire écorché

dans un fracas de pierres grises



 5.

De lit et de trottoir


Rue de l’impasse urbaine. Droite dans ses bottes de pluie rose fuchsia, Alice contemplait l’inlassable mouvement que
des vagues apportaient à ses pieds recouverts de varech. Elle se remémorait quelques
questionnements plutôt abstraits, entendus lors de la présentation grand public s’intitulant: Le trou noir et le genre humain.
 

Qu’y a-t-il de vrai dans tout ce qui a été dit et répété ? Qu’y a-t-il de faux dans tout ce qui
a été repris ? Où se logent l’utopie et son contraire ? La science, un télescope ou un
canon, croyait-elle entendre.
 

Le jour suivant, elle se réveilla dans ce qu’il y a de plus matinal. Le cerveau animé par
l'annonce d'une autre journée porteuse d’activités suffit à provoquer une série de
mouvements, une mise en marche de l'être intégral.
 

Alice se conformait bien au rituel du quotidien et à celui des saisons. Habillée, dents et
cheveux brossés, et puis, le verre d’eau jamais oublié, une saine habitude à laquelle elle
croyait.
 

De bon matin, elle sortit de chez elle le cœur en équilibre. À vide, elle avala du bout des
lèvres le brouillard du jour, les pieds au sec. Était-ce ça la réalité ? Une simple dose de
brume automnale, à ne voir l’horizon qu’à travers le prisme inoculé de la routine ?
 

Novembre lui apparaissait être le mois de l’ombre. Comment définir ce mois autrement
qu'une salve de jours courts sous le signe nuageux des averses et de rares percées
lumineuses ? Rien à ses yeux, n’était plus dérangeant que ce climat humide capable
d'atteindre toutes les régions du corps.


À coup de pouce, sur son écran naissaient, touche après touche, des mots regroupés, une
image adaptée; en somme, une manière simplifiée pour signifier quelque chose de ressenti
ou strictement informatif. Tape la flèche, machinalement.
 

En marche vers son lieu de travail, surgissait en elle une scène où la beauté devenait
l’ultime rempart contre la détresse et l’obscurité du jour. Pourtant, avide de dialogue,
l’intelligence n’arrivait plus à communiquer autre chose que des messages préfabriqués.
 

Abruptement, elle mit fin à toutes ces réflexions, allant même les croire superflues,
répétitives. À l'intersection Pandora et Quadra, elle s’immobilisa devant ce qui pouvait être
un buisson ardent couvert de fruits orangés, au bois armé d’épines trop nombreuses.
 

Tout près, elle remarqua un individu allongé dans un sac alourdi par l'humidité persistante.
Semi-mort, semi-endormi ? Là, à tenter de récupérer une énergie qui venait de moins en
moins les habiter. Dormir sur un trottoir ou sur une bordure dégazonnée.
 

Cafard humainement tolérable que celui de voir au sol, ainsi, un semblable. Puis, à la vue
d’un autre corps allongé, elle se ressaisit aussitôt, préférant porter son attention à ce que
son appareil lui offrait, des sonorités lentes et mélodiques toutes logées au fond de l'oreille.
 

De courtes phrases, spontanément lui parcourut l’esprit. Quelle heure est-il ? Où est ma
carte magnétique d’entrée au gym ? Ai-je versé à boire à l’oiseau et au chat ? Le
questionnement prit fin, comme un nuage que les yeux s'obstinent et parviennent à écarter.
 

Après avoir pris rendez-vous avec son psy, elle contacta l’agence immobilière NPK. Une
transaction à venir qu'il valait provoquer. Elle leur dit de faire une contre-offre à l’offre
transmise précédemment. Une affaire sensible était sur le point de se régler. Seule depuis
bientôt dix ans, elle se souvint soudainement de cette maxime lue en voyage: le réel
n’existe pas, il émerge en nous.
 

Après six séances avec une psy, cette dernière lui conseilla de prendre rendez-vous avec
son médecin. Ensuite, le pharmacien irait dans le sens prescrit, en toute considération
devant les informations déposées à son dossier médical.
 

Le réel venait de prendre le pas sur le rêve. Elle sortit son téléphone et lut: DERNIER
RAPPEL. SVP, communiquez avec l’équipe du service à la clientèle.
Alice rentra chez elle, se versa une eau pétillante coupée, mit son appareil en mode
silencieux. Elle prit l’unique cachet restant, couvrit l’oiseau et se glissa en toute légèreté
sous l’épaisse douillette mauve aux motifs étoilés.
 

Seul sur le canapé, le chat Hercule sommeillait avec force.

 

6.

Jardin papillon et fentanyl


Est-ce possible, oublier de respirer dans la nuit ? Hélas... Le jardinage maison tout comme sortir son chien pour qu’il pisse et bouge, compte son lot d’échange, de bavardage et de parenthèses entre voisins. L’adage qui veut que: qui s’assemble se ressemble, contient sa dose de vrai... et du faux.

Lorsque deux voisins ont la piqûre de la terre, de creuser, de vouloir réveiller les tulipes, alors, il y a matière à jaser.


Un ou deux à la fois, pas plus, j’ai arraché de jeunes mahonias du nouvel aménagement. Cet arbuste commun, au feuillage épineux et persistant, coûte moins que rien et est presque immortel. C’est pourquoi les architectes paysagers sur la planche à travail en dessinent plus qu’il en faut. De loin comme de près, la densité importe, pareille à une carte postale.


J’ai dit à Pam: ah, toi aussi t’en as arraché quelques-uns?

- Oui, me dit-elle. Ici, c’est dense, inutilement. De plus, j’ai besoin d’espace pour obtenir plus de fleuris.

- Tu sais, j’ai grandi dans la vallée du Fraser, mon père était un passionné de jardinage. Un trait de lui que j’ai hérité.

Au rythme des mois, nous avons parlé jardinage et de notre communauté Madrona. Au début, elle pensait de se reloger, mais 

 plus le printemps passait, moins son désir de quitter, allait être.

Aujourd’hui, fin octobre, l’Halloween lentement s’installe devant les portes-orangers des deux immeubles.


Récemment, à la descente d’autobus, peu loquace, Pam me dit:

- Je viens tout juste d’apprendre que mon fils, 41 ans a été trouvé, chez lui, dans son sommeil, sans vie.

La semaine suivante, pendant que son chaton gris courait après un papillon blanc, elle ajouta:

- Décédé d’un arrêt respiratoire. Une trace de fentanyl en trop.


À sa porte, sied un bouddha gris argileux. Autour, un mauvais soleil et un large chrysanthème, d’un mauve trop léger.







9.

Sept jours sans relâche


Elle fuit le drame

une pensée éclair

lui visite le front


~

La nuit

les bas instincts

le jour nous les présente


~





Feux de pétales

je dors

donc je suis

~

Piscine moscovite

sauce de merle lâchée

en passant


~

Vaste plaine

Ô corps retournés

des tournesols entendus


~

Enracinés

des blés s’élancent

pour une mission

~

Dimanche fuchsia

sur terre battue

parlons trêve

 

10.

Sa vie en vrille

le corps aspergé de poussière

des stigmates irrésolus

 




 



 


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