9H30 01 mai 2020
Mon père
Mes parents sont tous les deux originaires de Saint-Ours. Mon père Zéphir Hébert est né le 19 juin 1909. Il était de taille moyenne, plus ou moins cinq pieds neuf pouces. À la retraite, il exprimait avec sourire et humour, qu’il ne lui était pas nécessaire d’aller en Floride pour avoir le teint bronzé. Ainsi, il allait en raquettes sur ce qui était son terrain en hiver et son domaine en été. Il considérait les saisons comme une offrande de la nature, sa Providence.
Il a eu cheveux frisés jusqu’à un âge avancé. Il était d’un naturel joyeux. Il traînait, excepté les dimanches, un calepin et un stylo à gauche de sa chemise, parfois légèrement tachée d’encre bleue, un aide-mémoire dans lequel figuraient les commandes de ses clients. Et quoi de plus? Après être allé collecter ses clients à Sorel-Tracy, sur le chemin du retour, nous arrêtions chez les Lavallée.
Madame Lavallée travaillait pour nous à mirer à une vitesse remarquée une quantité phénoménale d’œufs. Cette petite femme au verbe rapide s’accordait bien avec le tempérament rieur de mon père. Je voyais son mari et elle, tous deux de gros fumeurs, portant en eux une toux familière. À l’aide d’une machine à tabac, ils produisaient autant que nécessaire, les cigarettes de la journée. Dans ma famille, aucun de nous fumait, considérant de peu d’importance la présence de la fumée secondaire. Je n’ai jamais vu mon père avec une cigarette aux lèvres. Je ne crois pas que c’était par économie mais plutôt pas souci de préserver sa santé qu’il se soit interdit le tabac.
Au tout début du camping, j’ai vu mon père lever le verre en signe de joie évidente en présence des Lavallée, les premiers campeurs que nous ayons eu, au tout début. Ces gens-là ont été activement présents dans notre vie pendant une longue période, jusqu’à leur décès. Madame Lavallée et sa fille travaillait pour nous, à classer et mirer des œufs, au sous sol à Saint-Ours.
Une fois, en auto, avec son mari, j’ai eu une frousse énorme. Il avait sous estimé la distance d’un véhicule venant en sens inverse. Merde que j’ai eu la trouille. Un homme plutôt compulsif au volant, aussi aimable avec moi, avec entre les doigts toujours un bout de cigarette. Leur fils Paulo de mon âge avait tout ce qu’il désirait surtout en terme d’équipement de hockey. Un fois, à la patinoire, après un sprint effréné entre moi et lui, il m’avait plaqué si durement dans la bande que j’en avais été sonné. Par orgueil, j’avais feint d’exprimer la douleur ressentie, la sévérité du coup.
Des gens modestes, peu éduqués gros travailleur, avec qui mon père aimait passer des moments à bavarder de tout et de rien. Mon père avait réussi à nous bâtir un environnement de vie pour lequel j’ai toujours été fier. Une réussite acquise dans un climat teinté de solidarité humaine où le profit demeurait une valeur humainement contenue.
Mon père nageait peu, toujours la tête hors de l’eau et lorsqu’il enfilait son maillot et ses souliers de plage, c’était pour faucher les joncs, déloger les algues vertes abondantes. Mon père avait le moral et aimait rire. À l’âge de 14 ans, je l’ai vu très chaviré lors de la bénédiction familiale à Noël en 1964, année du décès de grand maman Hébert, Malvina Antaya. C’était tout autant triste pour mes sœurs, ma mère et moi puisqu’elle vivait avec nous.
À une autre occasion, j’ai vu mon père abattu suite à sa défaite aux élections scolaires. Nous l’attendions, je me souviens, debout sur le perron, moi et ma mère, je le voyais, descendu de sa voiture marchant en contre bas, vers l’escalier , nous rejoindre. Il tenait une feuille, où apparaissait des résultat obtenus Il a dit : <<je méritais de gagner, d’avoir ce poste.>> Lui qui était connu et bien établi à Saint-Ours, après tant d’années, encaissait mal sa défaite aux élections scolaires. Intéressé par les débats publics, ce fut sa seule action politique menée.
J’ai à ma connaissance jamais vu mon père en colère. À une reprise, sortant d’une discussion tendue avec le voisin, le docteur Germain, mon père m’avait dit : <<Avoir eu vingt ans de moins, je l’aurais sorti vite du terrain.>> C’était comme pour m’exprimer cette détermination à défendre un possible projet d’agrandissement du terrain de camping, craint par ce voisin inamical.
Mon père nous a jamais parlé de sa première épouse décédée de la tuberculose. Cependant, à une reprise, j’ai un vague souvenir de l’avoir entendu dire quelque chose comme: <<j’ai vu, du lit ou elle (Blanche Messier) reposait inanimée, le corps épuisé, la vie l’a quittée, l’âme s’envoler.>>
Je m’interroge au sujet d’une période de sa vie, celle qui s’est arrêtée au décès de la mère de Denise, Messier-Hébert. Je n’étais pas encore au monde. J’aurais bien aimé en savoir plus long sur ces années de sa vie. Pendant une période, également, où il a travaillé en usine; comme bien des gens de sa génération, sans compétence particulière sinon d’avoir devant soi, une vie montante, semée d’espoir.
Mon père ne bricolait pas et ses habilités manuelles n’ont jamais été remarquées. Il effectuait des travaux de peinture surtout au sol, jamais en hauteur ou sur les toitures.
C’est Charles Hector, l’homme engagé, qui montait, qui prenait le risque, si on peut dire ainsi. Avait-il le vertige? Je l’ignore. De ce que j’ai connu de mon père, il me semble qu’il ne pouvait pas être une personne d’usine, un homme de shop. Et à faire quoi? Contre maître de plancher, meneur d’homme? J’en doute. Également, cette tranche de vie aux États-Unis, début des années 1930, dans les usines de textiles de la côte est. Je suis certains que cet épisode américain, l’éloignement du modèle rural connu a laissé des traces, le désir du retour. Ses expériences de jeunesse me sont inconnues. Il n’était pas conteur et ses secrets de jeunesse ne m’ont pas été transmises. Dommage.
J’ai souvent été témoin de situation où mon père accomplissait des tâches semblables à celles d’un boucher. Le soir, après souper, j’allais le retrouver dans la petit abattoir chauffé au bois. Il était là debout, au comptoir, portant un tablier noir en caoutchouc, à désosser des poulets qu’il mettait ensuite dans la chambre réfrigérée. Tout au long de sa vie, mon père fut remarqué comme étant un être pieux. Sans être un taiseux, mon père évitait de débattre. Je l’ai vu une fois entendre dire sur un ton trouble passer ce commentaire à une de mes sœurs:<<C’est pas parce que tu as des diplômes que tu peux m’en montrer>>.
Finalement, j’ai une scène mystérieuse en mémoire où mon père sort d’un compartiment fermé sans savoir véritablement ce qu’il y faisait. Nous étions chez les Isabelle, une famille dont le père de belle apparence possédait un commerce de téléviseurs. Des gens avant-gardistes, tournés vers le monde mystérieux des appareils électroniques.
Comment une telle scène de jeunesse peut-elle avoir subsisté aussi longtemps en moi, défier le temps? Était-ce le produit de mon imaginaire, un fait réel, une situation compromettante, incomprise ou inavouée, inscrit dans mon jeune cerveau? Ce mystère persistera jusqu’à son décès et au delà.

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