mercredi 22 février 2012

Édition mars 2012

Un arbre et son patient

 Quelqu’un a écrit :<< Chaque jour a son poison et, pour qui sait voir, son antidote >>*. Ma recherche a été fructueuse. Un matin, accompagné de Pablo, j’en ai identifié un assez imposant. Inutile d’aller plus loin. J’espérais tout de même découvrir le spécimen recherché, une sorte de conifère d’un vert intense. Je dis bien une sorte de conifère puisque la plupart d’entre nous considèrent l’If comme appartenant à la classe des résineux. Il n’en est rien. C’est un faux résineux même si ses aiguilles sont aplaties et coriaces. Sa graine très toxique est enfermée dans une baie, l’arille, et non dans un cône.   Si vous l’observez attentivement, vous verrez qu’il est dépourvu de résine ou de cône, et de plus, il arrive qu’on le nomme parfois sapin traînard. Quelle confusion!
Taxus
À partir d’une voyelle et d’une consonne, un arbre. L’individu en question, l’If, est présent dans plusieurs régions du globe. Son histoire est particulièrement enracinée parmi les peuples saxons et beaucoup au sein de l’industrie pharmaceutique. Fin des années 50, des chercheurs se sont  mis à la recherche dans presque l’entièreté du monde végétal, d’un remède au cancer, une sorte de guérisseur de nos forêts. Dans toute son innocence d’arbre, on a découvert que l’If du Pacifique (Taxus brevifolia) possédait la molécule, l’agent anti cancéreux nommé le paclitaxel. Imaginez la suite…! L’espèce est vite devenue menacée, la demande du remède prometteur, excédant plusieurs fois l’offre. Dans les deux hémisphères, l’abattage d’espèces du genre Taxus se fit à grande échelle jusqu’au moment ou l’extraction de la molécule désirée se fit à partir des aiguilles de l’If européen, le Taxus baccata. Ainsi, on mit fin à une pratique désastreuse, l’écorçage de l’If.

If

Pendant que la recherche allait bon train, l’entreprise pharmaceutique Bristol-Myers Squibb breveta le produit sous le nom de Taxol. Une molécule tueuse végétale qui s’attaque aux cellules cancéreuses du corps humain. Découverte bouleversante, avec ce produit en poche, l’entreprise BMS allait connaître des années de rentabilité exponentielle. Le traitement d’une maladie trop tenace allait passer par l’If, arbre toxique dans sa totalité à l’exception de la chair de son fruit, candidement rouge, l’arille. L’If est l’arbre le plus vieillard du règne végétal simplement parce que sa mort nous échappe. Particulièrement, au  Royaume- Uni, l’If est un arbre mythique. Il suffit de taper le terme anglais yew et vous le verrez trôner dans des cimetières ou des cloîtres, asymétrique et inébranlable.


Cependant, derrière ce vert irlandais se cache un profond mystère. Cet arbre, de par sa manière de croître, semble immuable. Une fois le cœur de l’arbre atteint, ses couches périphériques durcies lui conservent toute sa force jusqu’à se replanter en lui-même. Il renaît de son centre meurtri au moyen de ses propres branches recourbées jusqu’à l’ultime enracinement. L’If est un bois qui vit, l’If est un bois qui tue. Résistant et durable, son bois servait à la fabrication d’arc et de flèche d’une capacité inouïe. Avant l’invention des armes à feu, l’arc et la flèche en bois d’If  étaient des outils de guerre redoutables, surtout lorsque la pointe en acier portait une dose virulente produite à partir de l’arbre.


Enfin, sur une note plus pacifique ou ornementale, cette essence est toute désignée pour qui veut s’adonner à l’art topiaire. C’est un arbre qui se prête remarquablement  bien à une taille légère ou sévère, pour qui désire obtenir une forme sculpturale végétale au jardin.




* Christian Bobin, « Les ruines du ciel », 2009

- Voir l’émission du samedi 11 février 2012, L'if aux frontières de la vie, La semaine verte à la télé de la SRC



Normand Hébert
http://louisjardin13.blogspot.com/

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